(Not) getting over brexit


Ça fait maintenant un peu plus de 6 mois qu’on est en France, qu’on a quitté l’Angleterre et pourtant je continue à vous saouler avec le brexit régulièrement. Je n’arrive pas à passer à autre chose. Je ne suis pas encore totalement habituée à notre nouvelle vie certes, mais c’est aussi que je ne digère toujours pas l’énormité du brexit et de ses conséquences en général et sur notre famille en particulier. Je continue à m’agiter du clavier autant que je peux et ça m’amène parfois à devoir discuter avec des journalistes, dont une la semaine dernière qui m’a dit qu’on sentait bien rien qu’au ton de ma voix que je n’avais pas fait le deuil de notre ancienne vie, de notre Angleterre. Sa réflexion m’a beaucoup perturbée, j’y réfléchis depuis une semaine. La formule est un peu forte, mais je crois bien que, toutes proportions gardées, elle a raison.

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Il m’arrive encore très souvent d’être submergée, presque physiquement par une vague de nostalgie. Qu’est-ce qu’on a fait? Pourquoi? Ça me prend n’importe quand, sans prévenir. Tout à coup, un petit bout insignifiant de notre vie anglaise revient et j’en ai littéralement le souffle coupé. J’en pleure presque en pensant à tout ce que nos enfants ne connaîtront pas de leur pays, parce que l’Angleterre était leur pays, entre ceux qui y sont nés et ceux qui y sont arrivés si jeunes qu’ils n’ont aucun souvenir de l’Irlande. Bien sûr, ils ont déjà trouvé leur place ici, bien plus rapidement que moi d’ailleurs, mais est-ce que l’Angleterre ne va pas leur manquer un jour? Évidemment, on peut toujours y aller en vacances, ils pourront peut-être y vivre adulte (avec un visa? Un permis de séjour à durée limitée dans leur propre pays de naissance?) mais ce n’est pas la même chose. Pas de prom, pas de graduation, pas UCAS, pas de tout ce qui faisait leur vie de tous les jours…et pour nous, fini le bonheur de vivre en deux langues, de s’extasier sur toutes les petites britisheries qu’on découvrait encore. Finies certaines amitiés, finies nos habitudes devenues si anglaises, finie notre routine bien huilée, finie notre vie d’avant.

Seulement cette vie ne s’est pas terminée quand on a déménagé. Elle s’est brisée le 24 juin 2016, même si malgré le choc initial on n’a pas de suite pris conscience de l’ampleur des dégâts. Il a fallu des mois de stress, d’angoisse, de discriminations, de xénophobie institutionnalisée, des mois de racisme au quotidien, des mois où le gouvernement a refusé inlassablement de garantir nos droits d’un côté et a continué à nous traiter d’otages de l’autre (ce sont leurs mots), des mois pour mesurer tout ce qu’on pouvait perdre peut-être inexorablement (le droit de se faire soigner, de se loger, de travailler, d’étudier…). Des mois pour comprendre que nous n’avions plus de place en Angleterre. Des mois pour comprendre que notre Angleterre n’existait plus. Le décalage n’est pas géographique mais temporel. On n’a pas quitté notre vie anglaise il y a 6 mois, elle a cessé d’elle-même en juin 2016, et depuis, elle me manque. Mais ce manque était bien plus difficile à vivre en Brexitland qu’en France. La différence entre ce qu’on avait perdu et notre nouvelle réalité était constante. Ici, on peut démarrer une nouvelle aventure, une nouvelle vie.

Je regrette énormément mon Angleterre d’avant, je n’en ai peut-être pas encore fait le deuil, effectivement. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. Même depuis la France, je continue à faire ce que je peux, à ma minuscule petite échelle pour que ce pays que j’ai tellement aimé, ne sombre pas complètement. L’Angleterre qui me manque a disparu et je ne regrette pas une seule seconde d’avoir quitté Brexitland.

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10 commentaires pour (Not) getting over brexit

  1. hilorico dit :

    Mais c’était devenu si insoutenable que ça ?? Je n’arrive pas a l’imaginer. J’en suis presque choquée… je vous souhaite plein de courage!

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  2. Joëlle dit :

    La haine, la xénophobie font des ravages partout. Ma fille, américaine par son père (donc parfaitement bilingue comme tes enfants), et installée aux U.S. depuis maintenant quatre ans, s’est entendu reprocher le fait qu’elle « vienne d’ailleurs » pour la première fois cet été. Le fait qu’elle vienne d’y décrocher un « Bachelor’s of Science », mention très bien, avec les honneurs du président de son université, n’y est peut-être pas étranger… aurait-elle suscité de la jalousie? Il y a sûrement eu un peu de cela dans l’attitude des anglais à votre égard là ou vous habitiez. Vous étiez parfaitement intégrés, mais en plus vous aviez vécu d’autres expériences.
    Tout ça c’est pitoyable. Tu as toute ma sympathie.

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  3. Cecile dit :

    Je comprends ce sentiment de nostalgie et de manque physique, le vertige désagréable que cela procure de se dire « cette partie là de ma vie est finie »
    Dans un sens, je comprends aussi l’idée de deuil, car fermer ce chapitre de votre vie anglaise, qui a constitué l’essentiel de votre vie d’adultes, de couple, de famille, c’est un chagrin aussi intense et violent que de « perdre » une personne aimée et de ressentir le manque de cette personne, de ne plus pouvoir lui parler, de ne plus pouvoir lui raconter de petites anecdotes, de ne plus pouvoir partager un café avec elle …
    Bises du Sud
    Cecile

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    • pomdepin dit :

      J’ai trouvé la comparaison excessive sur le moment, mais il y a un peu de ça. C’est aussi une bonne raison d’être parti, cette Angleterre la n’existe plus.

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  4. Beaucoup beaucoup de courage à vous !

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  5. carrie4myself dit :

    Tu connais ma position vis a vis de ca et mon non-deuil aussi de l’Angleterre et … Belgique.
    Ca ne sera jamais plus comme avant
    xoxo

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