Petit bilan de notre nouvelle vie


Ça fait un peu plus de 5 mois qu’on est « rentré » en France, à cause du brexit. Je mets toujours des guillemets parce que ce qu’on avait envisagé, c’est à dire une découverte complète de la vie à la française après 21 ans ailleurs, est bien ce qui se passe. On parle la langue d’accord, mais c’est un peu une nouvelle expatriation, on doit tout apprendre. Et j’insiste aussi, si on a quitté l’Angleterre, c’est uniquement dû au brexit. Je ne peux pas ne pas en parler puisque c’est la seule raison qui nous a fait changer de vie…on en était arrivé à un point où ça nous semblait la seule chose à faire, mais pas de gaité de cœur. Bon, par contre si je fais un premier bilan après une durée qui ne rime à rien (généralement, on attend, 6 mois, un an…en tout cas un compte rond), ça prouve bien que j’ai déjà retrouvé mon esprit tordu et mes idées saugrenues, c’est positif, non?

Source

Le départ a été douloureux, je regrette toujours notre for ever home anglaise. Je me sens toujours en décalage, je compare constamment avec l’Angleterre (celle d’avant le brexit). Je sais qu’il est très difficile de comprendre ce que le brexit représente pour beaucoup d’européens, le choc émotionnel et psychologique que cela a été. Le stress, l’anxiété, la dépression …je ne suis pas la seule qui avait l’impression de devenir folle. J’avais des crises de panique à la simple idée de sortir de chez moi, de croiser des gens. Je n’osais plus ouvrir la bouche de peur que mon accent étranger me trahisse. Je ne pouvais plus croiser quelqu’un, dans la rue, le train, au supermarché sans me demander si c’était un brexiter ou pas. En même temps, vu où on vivait, il y avait 2 chances sur 3 que ce soit effectivement un brexiter. Je ne me reconnaissais plus. C’est épuisant, rongeant, glaçant…et je ne suis pas la seule. Le nhs rapporte que le nombre d’européens souffrant de troubles dûs à l’anxiété à exploser depuis le référendum. Des associations proposent des aides psychologiques gratuites…et beaucoup d’européens font comme nous: ils partent. Entre 100 et 150 000 ont déjà quitté volontairement la Grande-Bretagne près des deux tiers restants y pensent. La presse a même qualifié le phénomène de brexodus, on fuit le brexit.

Mais on ne recommence pas une vie ailleurs comme ça, sur un claquement de doigt, même si c’est dans son pays d’origine. Il a fallu « liquider » matériellement et émotionnellement notre vie en Angleterre et affronter les joies du « retour ». Déjà, on s’est vite rendu compte qu’on n’avait pas de coup d’essai quant à notre point de chute, vu qu’il fallait acheter de suite. Il est quasi impossible pour un français rentrant de l’étranger de se loger en France. Que ce soit les bailleurs privés ou institutionnels, les agences immobilières ou les particuliers en passant par les banques et organismes de crédit, tous demandent des fiches d’imposition françaises. Peu importe qu’on propose de régler à l’avance deux ans de loyer, qu’on ait des garanties en béton, ça ne sert à rien…il fallait aussi trouver une école pouvant accueillir nos petits anglophones, une école bilangue ou avec une section européenne. Voilà comment on s’est trouvé dans la maison du petit requin, une maison charmante mais où tout est à refaire (avec les travaux et les mauvaises surprises qu’une rénovation complète d’une maison ancienne qui n’a pas été entretenue impliquent) dans un coin où on ne connaît rien ni personne. On a dû laisser L’Ado en logement étudiant à Londres. Maricheri y passe toujours la moitié de la semaine, il y reste deux ou trois nuits, on en est réduit à passer la soirée sur Skype pour se parler. Dit comme ça, ça ne donne pas forcément envie…

Mais Maricheri est aussi avec nous, à la maison l’autre moitié de la semaine…lui qui passait trois heures par jour dans les transports, qui ne voyait pas les enfants (ils n’étaient pas levés quand il partait et déjà couchés quand il rentrait) peut même les amener à l’école pour la première fois. Il connaît leurs enseignants! Il n’est plus épuisé le week-end et profite à fond. Les enfants et moi aussi. Et on a du temps juste pour nous, une première depuis des années, quand ils sont à l’école. On va au marché (grande source de joie pour des ex expats!), au restaurant, on se balade…enfin, on se baladera quand la rénovation aura avancé. Mais là aussi, il y a du bon. On voulait un challenge, un projet, une aventure, quelque chose qui nous donne envie et la maison du petit requin remplit très bien son rôle. On galère un peu avec l’administration (et les travaux), mais on est charmé par la gentillesse et l’accueil des gens et on découvre avec notre curiosité retrouvée notre nouvel environment. Je n’ai plus peur de sortir, les enfants, après les insultes xenophobes et l’ostracisme en brexitland, se sont très bien adaptés (ils nous ont bluffés!) et sont ravis. On revit. Bon par contre, évidemment je continue à me prendre la tête et à stresser comme une puce hystérique à la moindre occasion, mais c’est mon état normal. Par exemple là, je suis crevée…je n’ai pas dormi de la nuit en pensant qu’une colonie de chauves souris s’était coincée dans un conduit de cheminée. Après investigation ce matin, j’ai trouvé…une fourmi. La routine quoi…et ça fait du bien de retrouver une routine!

Alors tout n’est pas parfait, loin de là. Cette nouvelle vie, on ne l’a pas vraiment choisie. En tout cas, on ne l’imaginait pas il y a deux ans. On a encore beaucoup à faire, et je ne parle pas que des rénovations, pour s’y sentir vraiment à l’aise. Mais on progresse. On est de plus en plus persuadé d’avoir pris la bonne décision. On regrettera toujours notre Angleterre d’avant. Mais on est soulagé d’avoir quitté brexitland et depuis quelques temps (c’est un agréable bonus) heureux de découvrir notre nouvelle vie.

Cet article, publié dans société, vie de famille, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

26 commentaires pour Petit bilan de notre nouvelle vie

  1. Anonyme dit :

    bonne continuation pour ta nouvelle vie pleine de surprise…

    J'aime

  2. Pelorese dit :

    « Mais on ne recommence pas une vie ailleurs comme ça, sur un claquement de doigt, même si c’est dans son pays d’origine. … Mais on progresse … »
    Je comprends bien ce que tu décris là. Nous aussi, on est persuadé que partir était la bonne décision pour nous. L’Angleterre d’avant n’existe plus. Espérons que l’Europe va continuer à collaborer effectivement pour trouver les solutions des problèmes d’aujourd’hui.

    J'aime

  3. C’était la meilleure solution rationnelle, mais un humain n’est pas que raison… Bref, quand une décision est prise non par choix réel mais comme « moindre mal », comme « moins pire solution » d’un point de vue irrationnel, il faut un temps de deuil ! Après seulement peu commencer la reconstruction.. et c’est ça que vous êtes en train de faire : reconstruire votre vie (au sens littéral du terme avec la maison du petit requin, même ! )
    Je suis ravie de lire que tu te sens mieux après ce changement de pays, que tu trouves tes marques dans ta nouvelle région,…

    Aimé par 1 personne

  4. ifeelblue dit :

    un bilan positif, même si ce retour est dû à un contexte bien moisi!
    bon courage pour les travaux!

    J'aime

  5. juneandcie dit :

    Ça fait du bien de te retrouver plus « positive », même si le chemin à faire n’a pas été rose. Bonne installation.

    J'aime

  6. angelure dit :

    Bon courage pour la rénovation ! Mon mari et moi avons construit une maison nous-même, je sais ce que c’est. Comme je comprends le déchirement que ça a dû être pour toi de partir de ta forever home en Angleterre ! Je n’y suis pas restée aussi longtemps mais une chose est sûre : je ne serais pas rentrée si vite si je n’avais pas eu un mari qui m’attendait en France et pour qui il était inenvisageable de s’expatrier. Cela dit, ton article me conforte dans ce sentiment que j’avais depuis quelques temps quand je vais en Angleterre : on n’est plus les bienvenus. J’ai souvent été prise à parti, insultée, agressée verbalement ces dernières années parce que je parlais français avec une copine dans la rue, par exemple, et j’avais peur d’être devenue parano avec le Brexit, mais à priori non.
    Dans la même veine, mes connaissances britanniques en France ont toutes demandé la nationalité française dans les mois qui ont suivi le vote. Même celles qui étaient là depuis 20 ans et n’avaient jamais envisagé de le faire…

    J'aime

    • pomdepin dit :

      Les attaques racistes et xenophobes se sont multipliées depuis le référendum. Ça a ouvert les vannes. Certains pensent qu’ils ont gagné et ont donc tous les droits, y compris celui de s’en prendre à qui ils veulent. C’est terrifiant.

      J'aime

  7. Cécile dit :

    C’est un billet émouvant, parce qu’il nous dit combien notre humeur est le fruit d’un mélange de décisions rationnelles (basées sur du factuel) et de sentiments irrationnels (peur, tristesse, joie, soulagement). A travers ces quelques mots, je lis que vous n’êtes pas au bout de la courbe de deuil, le temps de la sidération est derrière vous, le temps de la colère aussi, le temps de la tristesse est bien entamé, il reste à venir le meilleur 🙂
    So all the best for all of you, dear Pomdepin !

    J'aime

  8. lanabc dit :

    Moi je comprends le choc émotionnel du brexit, je pense que c’est assez comparable à ce qu’on ressenti les parisiens en 2015 avec les attentats. On dit que les gens du nord sont acceuillants et je suis ravie de lire vos aventures. Ton mari est passé en télé-travail ?

    J'aime

  9. Mais serait ce le début du bonheur que tu décris ?
    💋💋💋💋💋

    J'aime

  10. unedidobelle dit :

    J’aime bien tes articles. Il prouve que même des européens peuvent vivre le racisme et la discrimination. Ce n’est pas exclusif à un certain type de personnes. Tu as vécu ce que beaucoup d’autres immigrés endurent encore. La différence, c’est que toi tu pouvais rentrer en France, les autres immigrés ne peuvent pas rentrer chez eux car leur pays présentent encore trop de conflits diverses. 😥
    Ton histoire m’a particulièrement touchée. 😔
    Je te souhaite en tout cas beaucoup de courage car l’Angleterre c’était ta vie rêvée avant de devenir cet enfer. Personne ne mérite ça 😢.
    Bonne continuation, bisous :*

    J'aime

    • pomdepin dit :

      Merci! Il y a un fort sentiment anti européens entretenu par les tabloïds et le gouvernement, mais toutes les minorités sont visées d’une manière ou d’une autre en effet

      J'aime

  11. Très émouvant ton article. De France, on ne se rend pas compte des causes-effets du Brexit. J’aime l’Angleterre depuis euh… toujours. Ado au début des 90’s je suis partie la première fois à Chester en séjour linguistique. Ma première et seule confrontation au racisme mais qui m’a marquée. Des groupes de jeunes nous caillassaient en pleine ville, des jeunes italiens avaient été jetés dans la rivière. Plus tard j’ai habité à Londres et n’ai rien vécu de tout ça…. Mais c’était peut-être le Londres d’avant. J’ai eu des rêves de m’y réinstaller mais le Brexit a mis un coup d’arrêt. l’Angleterre restera toujours dans votre cœur mais je vous souhaite une belle vie en France ! Merci pour votre témoignage.

    J'aime

  12. Nanou dit :

    Effectivement je te trouve si ce n’est heureuse du moins apaisée. Vous avez quitté l’Angleterre dans des conditions très particulières et certainement que ça rend ce retour plus compliqué, mais même en ayant choisi de changer de vie et le pays de destination on ne trouve pas la vie parfaite que l’on imaginait. Il faut laisser le temps faire son œuvre ! Ce qui est génial c’est que les enfants ont l’air d’avoir trouvé leur équilibre.

    J'aime

  13. carrie4myself dit :

    Heureuse de retrouver un peu du Pomdepin d’avant Brexit.
    Votre choix fut le bon: nouvelle maison, nouvelle vie, que du bon. Enjoy and all the best for you all 😉
    xxx

    J'aime

  14. Je te souhaite beaucoup de bonheur et de courage dans cette nouvelle vie précipitée..

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s